Combattre le mildiou de la tomate
Il y a, chez nous, un bruit que tout planteur de tomates apprend à redouter : celui de la pluie tiède qui se met à tambouriner sur les feuilles, fin juillet, après une bonne semaine de chaleur lourde. C’est à ce moment-là, et pas à un autre, que tout se joue. J’ai vu des rangs entiers, superbes la veille, partir en quarante-huit heures. Une feuille piquée de brun, puis dix, puis le pied qui noircit du pied à la cime, et ces tomates qui se marbrent de taches huileuses sous la peau. Le mildiou ne prévient pas, il foudroie.
Cela fait des années que je le combats sous notre ciel belge. Un climat qui, soyons honnêtes, est taillé sur mesure pour lui. Et la première chose que j’ai comprise, c’est que la lutte contre le mildiou se gagne avant qu’il n’arrive, jamais après. Voici tout ce qu’il faut savoir.
Qu'est-ce que le mildiou de la tomate, exactement ?
Le mildiou de la tomate est une maladie provoquée par Phytophthora infestans, un micro-organisme que l’on range par habitude parmi les champignons, mais qui appartient en réalité aux oomycètes, ce que les anciens appelaient joliment des « moisissures d’eau ». La distinction n’est pas un caprice de savant : elle explique pourquoi ce fléau a besoin d’eau libre sur la feuille pour germer, et donc pourquoi il aime tant nos étés humides.
C’est le même organisme qui ravagea les champs de pommes de terre d’Irlande à partir de 1845 et provoqua la Grande Famine. Cette histoire-là, c’est mon père qui me l’a apprise, et il ne se lasse pas de me la raconter : sa manière à lui de rappeler qu’au jardin, on ne prend jamais le mildiou à la légère. À l’époque, on accusait l’air vicié ou la punition divine. Il fallut attendre 1861 et les travaux du botaniste allemand Anton de Bary pour établir que le champignon était la cause de la pourriture, et non sa conséquence : l’acte de naissance de la pathologie végétale moderne. Aujourd’hui, c’est moi qui en parle lorsque l’on me demande comment lutter contre ce satané mildiou, parce que cela dit l’essentiel : on a affaire à un adversaire redoutable, qui a déjà fait plier des nations.
La tomate et la pomme de terre, toutes deux de la famille des Solanacées, sont ses victimes de prédilection. C’est d’ailleurs pourquoi il ne faut jamais les planter côte à côte, j’y reviendrai.
Reconnaître le mildiou : les symptômes à ne pas confondre
Savoir lire ses plants à temps, c’est la moitié du métier. Le mildiou attaque tout : feuilles, tiges et fruits.
Sur les feuilles, cela commence par des taches d’un brun grisâtre, irrégulières, souvent cernées d’un liseré jaune pâle. Par temps humide, retournez la feuille : on y voit un fin duvet blanchâtre, comme un givre : ce sont les sporanges, la machine à contaminer. En quelques jours, la tache s’étend, la feuille se dessèche et meurt.
Sur les tiges et les pétioles, ce sont de longues marbrures brunes, presque noires, qui ceinturent la tige. Quand la tige principale est touchée, c’est mauvais signe : tout ce qui est au-dessus est condamné.
Sur les fruits, le mildiou laisse des plages brunes, dures et bosselées, comme si la peau avait été passée à la cire. La chair pourrit en dessous. Une tomate atteinte ne mûrit jamais correctement.
Ne confondez pas le mildiou avec l’alternariose (taches brunes concentriques, en cible, plutôt sur les vieilles feuilles du bas), ni avec la nécrose apicale, le fameux « cul noir », qui n’est pas une maladie mais un trouble du calcium lié à l’irrégularité des arrosages. Le mildiou, lui, va vite et touche les fruits par taches huileuses, pas par le dessous.
Pourquoi le mildiou frappe-t-il ? La règle des trois conditions
Le mildiou n’est pas une fatalité du calendrier : c’est une affaire de météo. Il lui faut trois choses réunies en même temps.
D’abord, une température douce, entre 10 et 25 °C, autant dire la fourchette exacte de nos étés. Ensuite, une humidité élevée, au-dessus de 90 %, ou mieux encore de l’eau qui stagne sur le feuillage pendant plusieurs heures. Enfin, la présence de spores, qui voyagent par le vent et par les éclaboussures de pluie sur des kilomètres.
Réunissez chaleur, feuilles mouillées et quelques heures de patience, et l’incubation se fait en trois à cinq jours. C’est pour cela que la séquence « canicule moite suivie d’orage » est la plus dangereuse de toutes. En Belgique, le créneau critique court de la mi-juin à fin août. Le jardinier averti surveille le ciel autant que ses plants.
La prévention : 90 % de la bataille
Je vais être franche : une fois le mildiou installé sur un pied, vous ne le guérirez pas. Tous les efforts sérieux se concentrent donc sur la prévention. Les vieux traités de culture maraîchère (le Bon Jardinier, que les Vilmorin ont tenu pendant des générations, ou Les Plantes potagères de Vilmorin-Andrieux) ne parlaient pas encore de fongicides modernes, mais ils martelaient déjà une idée juste : une plante bien conduite, bien aérée, bien nourrie, résiste à ce qui terrasse une plante négligée. Tout est là.
Mettre les tomates à l’abri de la pluie. C’est, et de loin, la mesure la plus efficace sous nos climats. Pas d’eau sur les feuilles, pas de mildiou : aussi simple que cela. Une petite serre, un tunnel, ou même un simple toit de tôle ou de plastique au-dessus du rang change tout. Si vous ne deviez retenir qu’un seul geste, ce serait celui-là.
Aérer et effeuiller. Espacez généreusement vos pieds, au moins 60 à 70 cm, pour que l’air circule et sèche le feuillage après une rosée. Supprimez les gourmands, palissez sur tuteur, et n’hésitez pas à effeuiller le bas du plant jusqu’au premier bouquet. Moins de feuillage au ras du sol, c’est moins de prise pour la maladie.
Arroser au pied, le matin. Jamais sur les feuilles, jamais le soir. L’eau doit aller aux racines et le feuillage doit avoir toute la journée pour sécher. Un goutte-à-goutte ou un simple arrosoir dirigé au collet fait merveille.
Pailler le sol. Une bonne couche de paille, de tonte séchée ou de feuilles mortes empêche les éclaboussures de remonter les spores du sol vers les premières feuilles. C’est un geste qu’on néglige et qui pourtant coupe une des principales voies de contamination.
Éloigner les tomates des pommes de terre, et pratiquer la rotation. Ne replantez pas vos tomates au même endroit deux années de suite, et tenez-les à distance respectable du carré de patates, qui sert souvent de foyer de départ à l’épidémie.
Surveiller et couper sans pitié. À la première feuille suspecte, on coupe et on évacue, jamais au compost, qui pourrait conserver l’inoculum. Une feuille sacrifiée à temps, c’est un pied sauvé.
Les traitements : du sulfate de cuivre, de la prêle et un peu de bon sens
Quand on parle de traitement contre le mildiou, le premier nom qui vient est celui de la bouillie bordelaise. Et là, il faut raconter l’histoire, parce qu’elle est belle. Vers 1882, dans le Médoc, le professeur Pierre-Marie-Alexis Millardet remarqua que les vignes badigeonnées d’un mélange bleuâtre de sulfate de cuivre et de chaux (un truc que les propriétaires utilisaient pour dégoûter les passants de chaparder le raisin) étaient les seules à garder leurs feuilles saines pendant que les autres étaient ravagées par le mildiou de la vigne. Il en tira, en 1885, la fameuse bouillie. Le traitement du mildiou découle de cette observation.
Le cuivre reste, à ce jour, le seul traitement réellement efficace accessible au jardinier amateur. Mais attention : c’est un préventif, pas un curatif. Il forme un film protecteur sur la feuille saine ; il ne ressuscite pas une feuille déjà atteinte. On l’applique donc avant les pluies à risque, et on renouvelle après chaque forte averse qui le lessive.
La bouillie bordelaise : mode d'emploi
Si vous décidez d’y recourir, autant le faire correctement, car mal employée elle ne protège rien et abîme la plante. Quelques règles simples.
Respectez d’abord la dose indiquée sur l’emballage : les produits du commerce n’ont pas tous la même concentration en cuivre, et il ne faut jamais charger en se disant qu’on sera mieux protégé. C’est faux, et c’est ainsi qu’on brûle le feuillage. Traitez toujours en préventif, sur un feuillage sec, par temps calme et frais. Évitez le plein soleil et les grosses chaleurs, qui font roussir les feuilles, ainsi que les jours de vent : tôt le matin ou en fin de journée, c’est l’idéal.
Renouvelez l’application tous les dix à quinze jours en période à risque, et systématiquement après une forte pluie, puisque l’eau lessive le film de cuivre. Pulvérisez bien le dessous des feuilles, là où le mildiou aime s’installer. Enfin, deux précautions de bon sens : respectez le délai avant récolte mentionné sur l’emballage avant de cueillir vos tomates, et portez des gants, car le cuivre tache et n’a rien d’anodin.
Cela dit, je vous parle aussi en jardinier de mon temps : le cuivre est un métal lourd qui s’accumule dans le sol et finit par nuire à la vie de la terre. Les anciens en mettaient des seaux, on sait aujourd’hui que c’était une erreur. Son usage est désormais encadré et limité dans l’Union européenne, et les règles se resserrent d’année en année. Pour un potager amateur en Belgique, la bouillie bordelaise reste autorisée contre le mildiou de la tomate, à titre préventif et à dose stricte. Mon conseil : le cuivre en dernier recours, à la dose minimale, et jamais en remplacement des bons gestes de culture.
Pour le reste, deux préparations traditionnelles méritent leur place dans la remise. Le purin ou la décoction de prêle, riche en silice, ne tue pas le mildiou mais raffermit les tissus de la plante et la rend moins vulnérable ; on en pulvérise en préventif tout l’été. La décoction de prêle se prépare en faisant bouillir une vingtaine de minutes 100 g de prêle séchée par litre d’eau, qu’on dilue ensuite à un cinquième. Quant au bicarbonate de soude ou au lait dilué, dont on parle beaucoup, disons que cela ne fait pas de mal, sans miracle à attendre. Ne comptez pas dessus comme seule défense.
Un dernier mot, puisqu’on lit beaucoup de choses : évitez de passer un fil de cuivre au travers de la tige de vos tomates pour les « immuniser ». Vous ne ferez que blesser le plant et lui ouvrir une porte aux bactéries. À proscrire.
Le mildiou est déjà là : que faire ?
Soyons lucides : si le mildiou a gagné la tige principale, la partie est perdue pour ce pied. Coupez et évacuez tout ce qui est atteint, hors du potager et hors du compost. Si seules quelques feuilles sont touchées, supprimez-les largement, aérez encore davantage, et protégez de la pluie le reste de la plante.
Un dernier truc de vieux : si une attaque survient en fin de saison alors que vos fruits sont déjà bien formés mais encore verts, cueillez tout ce qui est sain immédiatement et faites mûrir vos tomates à l’intérieur, à l’abri, dans une caisse avec une pomme (qui dégage de l’éthylène). Mieux vaut des tomates mûries au grenier que des tomates pourries sur pied.
Les variétés résistantes : votre meilleure assurance
S’il fallait donner un seul conseil à un débutant, ce serait celui-ci : choisissez d’abord des variétés résistantes ou tolérantes. Il existe des tomates qui encaissent le mildiou là où d’autres s’effondrent, et le bel avantage des variétés que je vais citer, ( sauf une) c’est qu’elles sont reproductibles : vous en récoltez les graines et vous les ressemez d’année en année, ce qu’un hybride F1 ne permet pas. De quoi nourrir un beau troc de semences entre voisins.
La piste la plus simple, ce sont les tomates cerises. Plus proches de leur cousine sauvage, elles ont gardé une rusticité que les grosses variétés ont perdue et souffrent généralement moins des maladies. Pour un potager battu par la pluie, c’est souvent le pari le plus tranquille.
Au-delà des cerises, quelques variétés ont une vraie réputation de résistance :
- La Jaune Flammée, une vieille française robuste : petits fruits orangés de 40 à 60 g, chair juteuse, avec une saveur intense qu’on n’oublie pas.
- La Handy Lady, développée aux États-Unis, est redoutablement résistante au mildiou. Grappes de petits fruits rouges d’environ 5 cm, terminés par un téton pointu, et de bonne conservation.
- La Tigerella, variété venue d’Angleterre : très résistante et généreuse, ses fruits rouges striés d’orange d’environ 5 cm ne passent pas inaperçus
- La Crimson Crush (F1), elle aussi venue du Royaume-Uni. C’est un hybride, ce qui veut dire que ses graines ne redonneront pas la même plante, voire rien de bon, et qu’il faudra donc en racheter chaque année. Mais sa résistance au mildiou est exceptionnelle et elle se cultive sans histoire : pour qui cherche avant tout la tranquillité et la facilité, c’est probablement la valeur la plus sûre.
Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer aux grandes anciennes les plus sensibles : une ‘Coeur de Boeuf’ ou une ‘Noire de Crimée’ sous abri reste un régal. Mais en pleine terre et sous nos pluies, mieux vaut les coupler avec quelques pieds bien résistants. C’est ce que faisaient déjà, à leur manière, les maraîchers prudents qui semaient large pour ne jamais tout perdre.
Foire aux questions sur le mildiou de la tomate
Comment reconnaître le mildiou de la tomate ?
Le mildiou se reconnaît à des taches brunes irrégulières sur les feuilles, souvent bordées de jaune, avec un duvet blanc sous la feuille par temps humide. Les tiges présentent des marbrures noires et les fruits, des plages brunes et dures. La maladie progresse très vite, en quelques jours.
Le mildiou est-il dangereux pour la santé ?
Non, Phytophthora infestans n’est pas toxique pour l’homme. Mais les tomates atteintes pourrissent et deviennent immangeables. Il faut les écarter, non pour un risque sanitaire, mais parce qu’elles sont gâtées.
Peut-on manger les tomates d'un pied atteint de mildiou ?
Oui, à condition que les fruits eux-mêmes soient parfaitement sains, sans aucune tache. Cueillez-les sans attendre et consommez-les ou faites-les mûrir à l’abri. Tout fruit présentant une marbrure brune doit être jeté.
La bouillie bordelaise guérit-elle le mildiou ?
Non. La bouillie bordelaise est un traitement préventif à base de cuivre : elle protège le feuillage sain mais ne soigne pas une feuille déjà malade. Elle s’applique avant les périodes de pluie et son usage est aujourd’hui réglementé en Europe.
Comment éviter le mildiou sans produit ?
En mettant les pieds à l’abri de la pluie, en les espaçant pour aérer, en arrosant au pied le matin, en paillant le sol, en pratiquant la rotation et en choisissant des variétés résistantes. La prévention culturale représente l’essentiel de la lutte efficace.
Quel temps favorise le mildiou ?
Une température douce (10 à 25 °C) associée à une forte humidité et à un feuillage mouillé pendant plusieurs heures. La succession d’une période chaude et d’orages estivaux est la plus à risque.
Le mot de la fin
Le mildiou, on ne le terrasse pas d’un grand coup d’épée : on le déjoue, patiemment, par cent petits gestes de bon sens. Un toit au-dessus du rang, de l’air entre les pieds, de l’eau au pied et jamais sur les feuilles, des variétés bien choisies, et un œil qui surveille le ciel. Les vieux jardiniers n’avaient ni serre ni variété résistante, et pourtant ils récoltaient, parce qu’ils observaient. C’est tout l’art : connaître son ennemi mieux qu’il ne vous connaît.
Et puis, soyons honnêtes : le potager n’est pas une science exacte. On peut tout faire dans les règles et perdre quand même un rang, comme on peut tout négliger et s’en tirer par chance. Au fond, c’est toujours la nature qui a le dernier mot, et c’est très bien ainsi : c’est ce qui rend chaque saison différente, et chaque belle tomate un peu plus précieuse. Faites de votre mieux, restez attentif, et laissez le ciel décider du reste.
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